Chronique d’un Chemin parcouru

Chronique d’un Chemin parcouru

Le 16/08/21

Bonjour, nous sommes Carole et Serge, nous résidons à Cahors où nous proposons un accueil pour 4 ou 5 pèlerins.

Le Chemin nous l’avons parcouru pour l’instant  neuf fois chacun et séparément. Nous avons fini par nous rencontrer et avons décidé de le continuer ensemble dans notre vie quotidienne et amoureuse.

Dans un esprit de partage de ces aventures, nous vous invitons à suivre cette chronique plus ou moins hebdomadaire, au gré de l’inspiration et du temps libre, au fil des rencontres nouvelles ou plus anciennes et des anecdotes ou histoires que nous avons pu vivre. C’est un retour sur les chemins passés mais aussi un journal actuel sur notre vie et nos réflexions, que Le Chemin  a patiemment modelées, tout autant qu’une préparation à notre dixième chemin que nous effectuerons ensemble.

A ce rendez-vous, nous vous invitons.

Le 16/08/21

Le Retour (Serge)

Voilà douze ans que j’effectuais mon premier chemin et donc mon premier retour à la maison. Beaucoup de pèlerins vous parleront de ce fameux retour, mélange de spleen et d’excitation, petit blues et petit nuage, une larme sur les photos à trier. Je ne les ai d’ailleurs jamais classées comme pour préserver ce foisonnement d’émotions quand je fouille dans cet album, surpris par cet endroit que j’étais en train d’oublier.

J’éprouvais à ce moment-là le besoin impérieux de condenser toute cette aventure si particulière, si enrichissante mais la tâche me paraissait irréalisable : trop de photos, trop de rencontres, trop d’émotions…

Et la poésie m’apparut comme une possibilité, évoquant par un mot ou une association de mots, l’opportunité de faire revivre une magie qui est celle du Chemin. Je ne suis pas spécialement doué pour cet exercice, sinon je m’en serais sûrement rendu compte par le passé, cependant, un flux d’émotions s’est imposé à cette écriture quasi instinctive. J’ai laissé faire et écrit ce poème qui personnellement continue de m’émouvoir douze ans après .

Pèlerin, ce sont tes traces qui font le Chemin : celles d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

Pourquoi aller si loin, si seul et si entouré ? L’amour que tu cherches et qui t’as manqué ?

Ou celui que tu as négligé de distribuer ? Un vœu, une promesse ?

Penses-tu que l’on puisse oublier ? Et simplement changer d’adresse ?

Serait-ce l’espoir ou la volonté ? Pourtant, nous ne faisons que passer.

Le pont se charge de te transformer, il suffit de l’emprunter.

Prends soin de toi, tu en auras besoin : pour trouver ton vrai chemin.

Celui qui t’amène au bout du monde, au bout de toi, à côté de l’Autre.

Même ton voisin tu pourrais l’appeler l’Apôtre !

Voudrais-tu lui ressembler ? Crois-tu que tu puisses changer ?

Ne serait-ce qu’un petit peu et ce serait déjà gagné ?

Ton prétexte serait-il l’exaltation de l’aventure à défaut de transformation ?

Prends garde, si tu cherches la gloire, par-là point de chemin,

Seulement des amertumes, de faux amis, des jours sans lendemain.

N’aurais-tu aucune de raison de suivre ces traces qu’en substance est l’explication :

Il n’est point besoin de but pour aller loin, ni d’ambition pour justifier l’action.

Prends soin de toi, prends soin de cet Autre et le Chemin s’ouvrira,

Vers un monde que tu es loin d’imaginer,

Vers une réalité qu’il n’est point besoin d’augmenter

Vers un ailleurs, un avenir ou un passé, que tu n’as cessé d’ignorer.

Tu ES le Chemin et déjà tu sais :

 Il ne te reste juste… qu’à l’accepter !

Chronique d’un Chemin parcouru

11/09/21

Le Départ…

Voilà donc douze ans que je parcourais mon premier Chemin. Quels  souvenirs  m’en reste-t-il ?  Je n’ai jamais eu le goût de tenir un journal de bord. Force est de constater que je ne saurais être précis sur le déroulé de ce Départ, même si ma mémoire est bonne. En revanche, avec le temps, les imperfections de la précision se gomment pour ne laisser apparaître que l’essentiel de l’émotion. J’avais dormi, ou plus exactement je n’avais pas réussi à dormir, dans un camping-car sur le parking du centre-ville de Le Puy, pour être plus près de la cathédrale, la bénédiction du départ étant assez tôt.

 Je me sentais fier de mon sac, bien rempli, bien en place sur mes épaules et j’imaginais avoir une certaine allure en sa compagnie malgré ses dix ou quinze ans de non activité. La grimpette vers la Cathédrale me surprit et un léger doute s’insinua dans mon esprit en même temps qu’un essoufflement certain me fit considérer que ce gros sac devait peser son poids. Combien, je n’en avais aucune idée. Ce n’était sûrement que le pas rapide pour ne pas être en retard à la messe qui me faisait quelque peu souffler. J’avais pris la décision de partir sur ce Chemin quinze jours auparavant  et ressorti tout mon matériel de randonnée qui ne servait plus depuis un bon bout de temps. Sincèrement, je me targuais de savoir ce qu’était la Rando et le bivouac, moi, ancien chasseur alpin. Nous étions en 2009 et j’ai fait mon service militaire en 1978. Il y avait comme qui dirait un certain décalage entre l’appréciation de ce projet un peu irrationnel de rallier Saint Jacques de Compostelle en marchant et 31 ans exactement de non-préparation. Le temps avait passé et pendant la messe j’en pris conscience. Mais qu’à cela ne tienne, d’autres le font, et pour ce que j’en voyais dans l’assistance, tous n’avaient pas vingt ans… 

C’est en fin de compte sûrement parce que plein d’autres l’ont fait que je n’ai peut-être pas renoncé… Car, tout ce qu’il ne fallait pas faire … je l’avais fait..  Ces quinze premiers jours ont été durs. Mais j’ai appris. Petit à petit l’effort et la volonté ont fait place à la curiosité et à l’enchantement. Curiosité et enchantement bien sûr du paysage, du voyage, des rencontres, mais curiosité en enchantement de ma propre transformation.

Nous voilà donc pèlerins néophytes, en haut des escaliers de la Cathédrale du Puy en Velay, prêts à se lancer dans l’aventure : que se passe-t-il dans notre tête à ce moment-là ?

Nous ne prenons jamais assez le temps de repenser à ce moment. Pourtant il est riche d’enseignements. Sûrement que nos angoisses secrètes se révèleront assez banales et que nous les domineront sans problème. Fort probablement, nos aspirations profondes se verront  en partie ou totalement comblées. Et il est à parier que, ce à quoi nous ne nous attendons pas prendra une place prépondérante dans l’accomplissement de notre Chemin.

Dans l’attitude qui est la nôtre, à notre départ, se jouera le déroulé de notre Chemin : Il se chargera de nous mettre les points sur les i et nous proposera un jour, et un lendemain qui seront ce que nous en ferons.

Depuis une de mes devises  pourrait être : Voyons voir ce que ce jour m’amènera !

 Rien ne sert de s’indigner si …

Le 26/09/21

Le Chemin ce n’est pas 800, 1500 ou 3000 kilomètres d’un seul trait ou x morceaux de x km en x années, le Chemin c’est un puzzle géant, fait de mille bouts de chemins qui finissent par s’emboîter dans une vie bien réelle et cohérente.

Si le Chemin n’a pas changé ta vie un tant soit peu, continue les kilomètres !

 Le soir au repas les pèlerins me demandent souvent mais en quoi cela a-t-il changé ta vie ? Alors j’explique que dans ma vie d’avant, quand j’avais un emmerdement –  c’est la vie d’avoir des emmerdements –  j’étais emmerdé. Et ça m’emmerdait d’être emmerdé, alors j’étais encore plus emmerdé…depuis, dans ma vie quotidienne, j’ai toujours des emmerdements – c’est la vie d’être emmerdé – mais maintenant : je suis emmerdé …TRANQUILLE !

 Rien ne sert de s’indigner si nous ne changeons pas nous même.

 Sur le chemin, il n’y a pas de balise pour nous dire ; ici leçon N°1 et là leçon N° 2 , juste des bouts de chemins qui s’emboîteront, ou pas, dans une vie tangible et concrète.

Juste des anecdotes, de petites aventures, de petites introspections, des rencontres quasi insignifiantes, des efforts simplement humains, des erreurs sans conséquence grave, des espoirs déçus et des inattendus exaltants, des choses que l’on comprend et d’autres que l’on ne comprend pas, des certitudes ébranlées et des doutes levés, juste plein de petits bouts de chemin sans construction apparente, mais qui font que, associés les uns aux autres, on réapprend la vie, comme un enfant qui s’accapare la sienne et se construit un monde.

Tout dépend de la sincérité du moment et de la bonne foi que l’on veut bien déployer.

 Simple la bonne foi ! Mais pas facile : comme le chemin !

 Juste un pas après l’autre, il y a ceux qui marchent et qui changent !

Et certains qui se contentent de marcher …

Le dixième Chemin

07/12/21

Nous voilà rentrés de nôtre dixième Chemin respectif, à Carole et moi-même, mais nôtre premier Chemin en Commun. Nous qui sommes des Pèlerins solitaires en principe, nous voilà réunis par la providence et la vie en marche pour ce périple symbolique : Santiago – retour maison.

Nôtre désir était d’arriver ensemble à St Jacques de Compostelle et de gravir la petite côte de notre nouvelle maison avec nôtre sac à dos. Aussi nous avons décidé de démarrer de Porto au Portugal et de faire le Chemin retour par le Camino Frances jusqu’à chez nous à Cahors. Un problème de pied non rapidement solutionnable nous a obligés à nous arrêter à León. Mais quelle aventure, quels enseignements, quelle nouveauté !

Après deux ans d’abstinence de Chemin pour cause d’impératifs professionnels et de covid, nous nous retrouvions comme des néophytes à préparer notre sac à la dernière minute et à arpenter les premiers kilomètres sur des pavés bien durs à la sortie de l’aéroport pour rejoindre notre première halte sur la côte portugaise. Une certaine fébrilité malgré l’expérience nous accompagnait ces premiers jours : serons-nous, sommes-nous toujours capables de marcher aussi longtemps ? Cette douce angoisse des débutants qui plongent dans l’irrationalité d’un parcours de 1000 km ou plus les rendant fragiles mais fort en même temps, déterminés et envahi de doutes. Cette incertitude suave nous l’avons retrouvé rendant ce nouveau chemin inédit, au sens de l’émotion et de la géographie.

Il nous a fallu d’abord retrouver une condition physique, là, l’expérience nous a servi : pas plus de 15 km les trois premiers jours. Nous nous sommes rendus compte que les années passant nous n’avions plus les jambes de dix ans auparavant, et que pour les étapes suivantes il était difficile à cette saison, Novembre, de faire des étapes de plus de 25 km. A notre rythme, les journées sont trop courtes.

Il nous a fallu ensuite apprendre à marcher ensemble. Nous n’avons pas le même pas du fait de taille différente. On pense souvent que c’est le plus « rapide » qui doit faire le plus grand effort d’adaptation. Ce n’est pas si évident que cela. En effet, des petites haltes de quelques minutes comblent facilement l’écart creusé. En revanche, pour celui qui est derrière, la sensation de ralentir le duo peut être désagréable. Très vite nous sommes tombé d’accord sur le fait que nous marchions ensemble pour notre plaisir et que, si ni l’un ni l’autre ne se sentait agacé par ce style de marche, nous continuerions ainsi plutôt que de marcher seul et de se retrouver en fin d’étape.

Enfin, les éléments techniques maitrisés, le Chemin s’ouvrait à nous mais comment allions-nous l’appréhender ?

Prendre le Chemin c’est espérer qu’une promesse soit tenue. Le Chemin ne nous a jamais rien promis mais nous, nous l’avons investi d’une espérance propre et individuelle. Il nous a paru nécessaire à un moment  d’en parler et de nous rendre compte qu’en fait chacun avait la sienne, différente de l’autre. De là est née une harmonie et un constat : bien que différentes, nos aspirations n’ étaient pas moins compatibles.

Quand nous nous sommes décidés d’arrêter ce chemin, notre promesse n’était pas tenue. Il est toujours difficile d’interrompre un périple de la sorte, sûrement d’autant plus difficile qu’il est chargé de nos espérances. L’amertume de l’échec se fait sentir. Savoir décider fait partie des privilèges de l’expérience : si les conditions requises pour que s’accomplisse la magie ne sont pas réunies… plus de magie, il faut rentrer ! Nous sommes rentrés,, sans regret et tout compte fait comblés.

« Conte » de nos vœux pour 2022 : Au bout du chemin, le Bonheur

https://www.facebook.com/caroleserge46/videos/3139967636329410

Il y a très très longtemps dans un pays imaginaire vivait un homme. En fait c’était il y a si longtemps qu’on ne sait plus vraiment si c’était vraiment un homme… c’était peut-être une femme… parce qu’il se disait que cet homme n’était pas coléreux ni arrogant, qu’il ne bataillait jamais et qu’il s’occupait avec beaucoup de bienveillance des enfants. Quoi qu’il en soit c’était il y a tellement longtemps qu’on ne se rappelle même plus que ce pays c’était le nôtre. A cette époque si lointaine, même le Père Noel n’existait pas, ni le petit Jésus. C’était un drôle de monde, chaque région du monde avait sa manière de faire pousser les aliments ou d’élever son bétail. Mais tout le monde gardait secret ses connaissances au lieu de les partager, et bien sûr certains essayaient de voler ces secrets pour avoir plus de légumes ou de brebis. Comme on avait découvert comment faire du métal, on fabriquait des armes et les hommes se battaient toujours, pour n’importe quoi. Bref c’était un drôle de monde, mais il y a très très longtemps. Et un jour alors que l’homme, ou la femme, on ne sait plus, cultivait son champ au pied d’une grosse colline – c’était une grosse colline presque une montagne avec une grande forêt où personne n’allait jamais parce qu’I se disait qu’il y avait des êtres maléfiques dont tout le monde avait peur- Un jour donc, notre personnage voit arriver par un chemin de cette grande foret sombre sur la colline, une troupe d’hommes avec des épées et des casques. Ils étaient terrifiants. Très vite notre personnage comprit qu’ils venaient lui voler ses beaux légumes. Au lieu de se sauver comme l’aurait fait n’importe qui, notre personnage leva ses bras, les agita pour faire signes aux envahisseurs qu’ils étaient les bienvenus. Ceux-ci, surpris, baissèrent leurs épées et enlevèrent leurs casques puis descendirent de la colline jusqu’au champ de notre personnage.

  • Au lieu de me voler mes légumes, leur dit-il, je vais vous apprendre à les faire pousser si vous le voulez. Comme cela l’année prochaine vous en aurez et vous n’aurez plus besoin d’aller les voler.

Les brigands se dirent que c’étaient peut-être une bonne idée car ce n’était pas facile d’aller batailler pour voler des légumes. Parfois il y avait des blessés et des morts dans leurs batailles.  Leur chef eut une idée bizarre, il dit :

  • Oui, c’est peut-être une bonne idée, mais que voudrais-tu en échange ?

Et là notre personnage n’y ayant pas réfléchi dit :

  • Moi, je voudrais savoir comment traverser cette grande forêt par ce petit chemin sans que les êtres maléfiques m’emportent.

 Tous les voleurs rigolèrent car eux savaient qu’il n’y avait pas de lutin ni de dragon dans cette forêt ; seulement de grands arbres et de gros gibiers avec des bruits très bizarres surtout la nuit quand le vent soufflait.

Alors ils tombèrent d’accord. Les voleurs repartirent avec notre personnage par le petit chemin de la colline, traversèrent la forêt pour arriver chez eux où ils élevaient des troupeaux. Notre personnage tint sa promesse. Il leur apprit à planter de beaux légumes et comment bien les arroser. En même temps lui ils leur montrèrent  comment conserver de la viande pour la manger bien plus tard dans l’année. Il était temps pour lui de rentrer à la maison. Ils se dirent adieu dans une grande clairière de la grande forêt. Il retrouva le chemin, mais à un moment, il eut un doute : il y avait deux chemins! Il essayait de se rappeler quel était le bon, mais en même temps il se dit que cet autre chemin devait bien aller quelque part. Mais où ? Maintenant qu’il n’avait plus peur de la forêt, il eut envie d’aller découvrir ce qu’il ne connaissait pas. Peut-être rencontrera-t-il d’autres hommes, peut être apprendra-t-il d’autres choses ?

Effectivement après plusieurs jours de marche il trouva d’autres hommes et apprit encore d’autres choses. Et de cet endroit, quand il repartit, il trouva encore un nouveau chemin qu’il prit.  Puis un autre chemin et d’autres hommes et encore des connaissances, et ainsi de suite pendant de longues années tant et si bien qu’il connaissait maintenant plein de choses qu’il partageait avec les autres. Il avait traversait beaucoup de pays différents où les gens parlaient des langues différentes et croyaient des choses différentes mais lui entendait et comprenait tout le monde. Comme il connaissait beaucoup de choses on lui posait, plein de questions.

  • Comment fait-on pousser des légumes ? Comment faire pour conserver la viande ? Comment ci et comment ça…

Il répondait et il partageait ce qu’il savait. Mais un jour on lui posa des questions bien plus difficiles :

  • C’est quoi l’Amour ? C’est comment le bonheur ?

Et là, il ne savait pas répondre. Alors il devint triste et s’arrêta de marcher de longs jours sans fin. Il pensait « à quoi cela sert-il de savoir faire pousser des légumes ou conserver de la viande si jen’ai pas d’amour et de bonheur à partager !» Il resta longtemps à réfléchir devenant de plus en plus triste comme si l’hiver s’installait dans son cœur. Et un jour, alors que la brume se dissipait et qu’un beau rayon de soleil s’éclairait sur le grand plateau, que les gens d’ici appelaient la « mesetta », il trouva une réponse :

  • C’est simple ! Il faut que je trouve le chemin de l’amour et du bonheur.

Au même moment, le rayon de soleil éclaira un début de chemin qu’il ne connaissait pas. Il eut la conviction que ce chemin-là lui apprendrait l’Amour et le bonheur. Quelqu’un semblait l’attendre…

Et c’est avec cette personne qu’il arriva au bout du monde, à la fin de la terre. Là un petit garçon et une petite fille lui demandèrent :

  • C’est quoi l’amour et le bonheur ?

Il était heureux parce qu’enfin il avait une réponse :

  • L’Amour et le bonheur, c’est un long chemin que vous trouverez par hasard un jour où vous serez triste et que vous aurez envie de savoir ce qu’est l’amour et le bonheur. Il vous faudra alors rencontrer quelqu’un, qu’il vous montre le début du chemin, qu’il vous donne envie de partager ce que vous savez et ce que vous aurez appris.

Et c’est depuis ce jour que beaucoup de pèlerins arpentent les chemins jusqu’au bout du monde, en partageant leur savoir, leurs expériences et rentrent heureux emplis d’amour dans leurs foyers.

(Serge Bouquet et Carole Coutaz-Repland )

La Casa Del Trel Cahors le 31/12/2021

Henrick et le Chemin blanc le 18/04/22

Henrick et le Chemin blanc

En souvenir de ma rencontre avec un grand pèlerin à O Cebreiro en 2009

Avide de découverte et de rencontres, impressionné par le chemin et par les figures qu’on y rencontre, je veux parler des grands pèlerins, le néophyte reste parfois rêveur ou timide au vu des exploits relatés lors d’une soirée dans un gîte. Il ne sait pas encore que les seuls héros de la soirée, sont en fait, ceux qui en sont à leur premier chemin… car ils apprennent.

Henrick était un pèlerin de fière allure : bel homme dans la cinquantaine grisonnante, bel équipement moderne, bon pas et belle démarche avec son bâton à l’ancienne qui lui conférait une certaine majesté. Son teint bronzé par le soleil du chemin, rehaussé de lunettes de soleil un peu play-boy, lui ouvrait la conversation facile auprès des dames et excédait  parfois certains hommes. On l’aurait volontiers pris un italien qu’il parlait couramment, comme l’espagnol, le Français et l’anglais. Peut-être un Italien? Mystérieux dans l’ensemble et discret dans sa vie, il aurait très bien pu être un sympathisant des ex brigades rouges…repenti et en exil.

Henrick était à son onzième chemin. Autant dire que c’était un pèlerin expérimenté. Sur le Chemin c’était une vedette, pensez donc : le Puy, Séville, Paris, Rome et Jérusalem… Tout le monde le sollicitait pour des conseils et écouter ses récits extraordinaires. Il écrivait des livres, donnait des conférences ; c’était une célébrité qu’on s’arrachait pour des interviews et des visio-conférences. Ainsi se déroulait la vie d’Henrick : un grand chemin et six mois de conférences, un autre grand chemin et un livre tous les deux ans. Henrick était connu et le chemin était sa vie, ou sa vie tournait autour du chemin.

Puis un jour, plus rien, plus d’Henrick, plus de livre ni de conférence, disparu.

Sur le chemin il se disait qu’il était sûrement mort, seul dans un fossé suite à un malencontreux accident. Mais non ce n’était pas possible, lui si expérimenté et avec tellement d’amis qui le suivaient sur les réseaux sociaux.

 Ou alors, il était mort dans son lit. Comme il n’avait ni femme ni enfant ni famille, il devait être enterré anonymement dans un cimetière quelconque, quelque part. Non ce n’était pas possible non plus. Ceux qui l’avaient bien connu rapportaient qu’il voulait absolument se faire incinérer pour disperser ses cendres sur le « Camino Frances ».

Henrick reprenait de suite en précisant qu’on incinérait les ordures mais pas les humains ; ceux-ci relevaient de la crémation. On les crématisait… et non, on ne les cramait pas…  Bref on brûle les idoles et les dieux, on crame le rôti et on crématise les hommes… avant de les encenser. On a rarement vu encenser un rôti.

Bref pas de corps, pas de cendre ni de tombe…la légende était né. Henrick le pèlerin hantait maintenant le chemin.

 J’ai rencontré un pèlerin qui me racontait comment le fantôme d’Henrick l’avait guidé dans la montagne pour arriver au col de Lapedoer, alors que la neige et le brouillard l’avait surpris dans un début de printemps. Il lui devait sûrement la vie.

Un autre m’a dit qu’un jour, où tellement fatigué avec les pieds en sang, le fantôme l’avait convaincu de s’arrêter à San Sol et de se baigner dans une fontaine magique en pleine canicule. Les ampoules avaient guéri et il avait retrouvé une pleine forme.

Il est à remarquer que seuls les pèlerins en détresse apercevaient le fantôme Henrick. Les autres le cherchaient mais ne le voyaient jamais. Beaucoup le sollicitaient dans leurs vœux pour trouver ouvert, …la pharmacie,… ou le bar. Et apparemment cela marchait.

Enfin un ancien, un pèlerin sans âge, décrépi, sec et buriné, m’a affirmé l’avoir bien connu et savoir ce qui lui était arrivé : 

  • « Il était à la recherche du grand chemin blanc » me dit-il. « Celui qui te porte et te rajeunit. C’est pour cela qu’il faisait tant de chemins. Il l’aura trouvé et s’en sera allé au bout de sa vie. »

Le grand chemin blanc bien sûr,… nous tous le recherchons.

Moi-même je l’ai entrevu un jour où la vie me pesait et que les soucis m’empêchaient de respirer.

 Le grand chemin blanc…personne ne l’a jamais vraiment vu et encore moins emprunté, ou n’en est jamais revenu pour en parler.

 Pourtant parait-il, il peut se révéler après des jours et des jours de marche. Un grand périple de plusieurs mois au long cours. Certains affirment que plus grande est la souffrance, plus le grand chemin blanc se propose. D’autres affirment l’inverse, la souffrance le ferait fuir et il est inutile, voir sacrilège, de l’y associer. Il se dit aussi qu’au bout de deux ou trois jours de marche vous pouvez le rencontrer.

 Ah ! si Henrick était là, il pourrait nous dire, Henrick ou … son fantôme ! Nous en étions là d’une discussion entre pèlerins un soir dans un gîte, devant le dernier verre de vin avant de se coucher quand…il me vint une idée : et si Henrick n’avait jamais existé…certes il y a ses livres et ses conférences, …c’était peut-être déjà le fantôme d’Herrick avant qu’il ne meurt. Ce qui expliquerait qu’on n’ait retrouvé ni tombe ni cendre, et qu’il s’évapore de la sorte. Je m’endormis avec cette pensée, je rêvais du grand chemin blanc.

 Il était tout droit, assez large, légèrement en montée et je marchais dessus allègrement. Je marchais,… j’avançais,… je marchais…, toujours sans fatigue ni douleur. Je progressais dans une joie intérieure, j’étais seul sur le grand chemin blanc. Tout au loin je voyais un petit attroupement qui semblait m’attendre. Alors je me hâtais ! Je marchais facilement et j’arrivais à leur hauteur. Je distinguais deux silhouettes bien plus grandes que les autres : une sans conteste possible était le fantôme d’Henrik, il ressemblait quand même un peu à Saint Jacques, l’autre, tout aussi imposante… était la Mort.

Les deux me tendaient la main et semblaient heureuses de me voir.

Le fantôme d’Henrick prit rapidement l’initiative, me parla et me dit :

  •  «  réveille-toi, il est temps de se lever. Il est temps de reprendre le chemin. Aujourd’hui nous avons une grande étape. »

Je me réveillais donc pour gravir la montée d’O’Ceibreiro, je faisais mon premier chemin, il y a dix ans. Je ne savais pas ce que j’allais faire du reste de ma vie.

Les rêves sont ce qu’ils sont : démesurés, incohérents ou prémonitoires mais toujours avec un fondement. Chacun ses rêves, chacun son chemin…

 Un vieux proverbe chinois dit :

« J’ai rêvé de mille nouveaux chemins. Je me suis réveillé et j’ai repris le mien. »

Serge de la casa del trel – cahors le 02/04/22